Désolation

 

I

Comme tout jeune cœur encor vierge de fiel,
J’ai demandé d’abord ma poésie au ciel.
Hélas ! Il n’en tomba qu’une réponse amère !
Pauvre fou, cria-t-il, que la pensée altère,
Toi qui, haussant vers moi tes deux lèvres en feu,
Cherches, comme un peu d’eau, le pur souffle de Dieu,
Oh ! De moi n’attends plus de célestes haleines,
Car le vent de la terre a desséché mes plaines :
Il a brûlé mes fleurs, et dans son vol fougueux

Fait mon sein plus pelé que la nuque d’un gueux.
L’encens humain parfois a beau fumer encore,
Ce n’est qu’un souvenir qui bientôt s’évapore ;
Il retombe à la terre, et ne va pas plus haut
Que la voûte du temple et son froid échafaud :
L’homme enfin ne peut plus parler avec les anges,
J’ai perdu tous mes saints, mes vierges, mes archanges.
Tout ce peuple du ciel qu’aux regards des humains,
Un homme aimé de Dieu, poète aux belles mains,
Raphaël, fit souvent descendre sur ses toiles.
Tout est mort maintenant, par-delà mes étoiles,
Par-delà mon soleil nul écho ne répond ;
Et l’on ne trouve plus qu’un abîme profond,
Un vaste et sombre anneau sans chaton et sans pierre,
Un gouffre sans limite, une nuit sans lumière,
Une fosse béante, un immense cercueil,
Et l’orbite sans fond dont l’homme a crevé l’œil.

II

Plus de dieu, rien au ciel ! Ah ! Malheur et misère !
Sans les cieux maintenant qu’est-ce donc que la terre ?
La terre ! Ce n’est plus qu’un triste et mauvais lieu,
Un tripot dégoûtant où l’or a tué Dieu,
Où, mourant d’une faim qui n’est point assouvie,
L’homme a jauni sa face et décharné sa vie,
Où, vidant là son cœur, liberté, ciel, amour,
L’infâme a tout joué, tout perdu sans retour ;
Un ignoble clapier de débauche et de crime,
Que la mort, à mon gré, trop lentement décime ;
Un cloaque bourbeux, un sol gras et glissant,
Où, lorsque le pied coule, on tombe dans du sang.
Ainsi donc jette bas toute sainte pensée,
Comme un épais manteau dont l’épaule est blessée,
Comme un mauvais bâton dont tu n’as plus besoin,
Au premier carrefour jette-la dans un coin ;
Puis, abaisse la tête et rentre dans la foule,

Là, sans but, au hasard, comme une eau qui s’écoule,
Loin, bien loin des sentiers battus par ton aïeul,
Dans ce monde galeux passe et marche tout seul ;
Ne presse aucune main, aucun front sur ta route ;
Le cœur vide et l’œil sec, si tu peux, fais-la toute,
Et quand viendra le jour où, comme un homme las,
Tout d’un coup malgré toi s’arrêteront tes pas,
Quand le froid de la mort, dénouant ta cervelle,
Dans le creux de tes os fera geler la moelle,
Alors pour en finir, si par hasard tes yeux
Se relèvent encor sur la voûte des cieux,
Souviens-toi, moribond, que là haut tout est vide ;
Va dans le champ voisin, prends une pierre aride,
Pose-la sous ta tête, et, sans penser à rien,
Tourne-toi sur le flanc et crève comme un chien.

Paul Masgana, Iambes et Poèmes, 1841 (4e éd.)

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