LE PROGRÈS

À quoi servent, grand dieu ! Les leçons de l’histoire
Pour l’avenir des citoyens,
Et tous les faits notés dans une page noire
Par la main des historiens,
Si les mêmes excès et les mêmes misères
Reparaissent dans tous les temps,
Et si de tous les temps les exemples des pères
Sont imités par leurs enfants ?

Ô pauvres insensés ! Qui, le front ceint de chêne
Devant l’univers enchanté,
Voilà six ans bientôt, entonnions d’une haleine
L’hymne brûlant de liberté !
Nous chantions tous en chœur, dans une sainte ivresse,

La vierge pure comme l’or,
Sans penser que plus tard l’immortelle déesse
Devait tant nous coûter encor.
Nous rêvions un ciel doux, un ciel exempt d’orages,
Un éternel et vaste azur,
Tandis que sur nos fronts s’amassaient les nuages :
L’avenir devenait obscur.

Et nous avons revu ce qu’avaient vu nos pères,
Le sang humain dans les ruisseaux,
Et l’angoisse des nuits glaçant le cœur des mères,
Quand le plomb battait les carreaux ;
Le régicide infect aux vengeances infâmes
Et ses stupides attentats,
La baïonnette ardente entrant au sein des femmes,
Les enfants percés dans leurs bras :
Enfin les vieux forfaits d’une époque cruelle
Se sont tous relevés, hélas !
Pour nous faire douter qu’en sa marche éternelle
Le monde ait avancé d’un pas.

Paul Masgana, Iambes et Poèmes, 1841 (4e éd.)

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