La Reine du monde

Ô puissant Gutenberg ! Germain de bonne race
Dont le mâle et hardi cerveau
De l’antique univers a rajeuni la face
Par un prodige tout nouveau ;
Lorsqu’aux rives du Rhin, dans une nuit ardente,
Amant d’une divinité,
Tu pressas sur ton sein la poitrine fervente
De l’immortelle liberté,
Tu crus sincèrement que cette femme austère
Enfanterait quelque beau jour
Un être sans défaut qui, semblable à sa mère,
Du monde entier serait l’amour ;
Et tu t’en fus, vieillard, te reposer à l’ombre
De l’éternel cyprès des morts,
Comme un bon ouvrier s’endort dans la nuit sombre,

         Sans trouble aucun et sans remords.
Hélas ! Quelle que fût la sublime espérance
Dont s’enivra ton noble orgueil,
L’espoir qui de la mort t’allégea la souffrance
Et te berça dans le cercueil ;
Le chaste embrassement d’une céleste femme
Ne t’a point fait l’égal des dieux,
Et tu n’as pas versé dans l’œuvre de ton âme
Le sang pur des enfants des cieux :
Car tel est le destin de la nature humaine
Qu’il n’en sort rien de vraiment bon,
Et que l’âme ici bas la plus blanche et sereine
Toujours conserve du limon.

Il est vrai que l’aspect de ta fille immortelle
Tout d’abord vous ravit les yeux ;
Son noble front tourné vers la voûte éternelle
Et reflétant les plus beaux feux ;
La splendeur de sa voix plus rapide et profonde
Que la vaste rumeur des flots,

Et comme une ceinture enveloppant le monde
Dans le bruit de ses mille échos ;
Le spectacle divin des sombres injustices,
Devant son visage en courroux,
Brisant les instruments des horribles supplices,
La hache et les sanglants verrous ;
L’harmonieux concert des villes et des plaines
Célébrant ses dons précieux,
Et le chœur des beaux-arts et des sciences vaines
Chantant la paix fille des cieux :
Tout en elle vous charme et vous remplit d’ivresse,
Et retrouvant l’antique ardeur,
Comme un fougueux coursier, d’amour et de tendresse
Quatre fois bondit votre cœur ;
Et chacun de bénir la jeune créature
Et l’heure où, plein d’un grand désir,
Tu fis, ô Gutenberg ! à la race future
Le don d’un sublime avenir.
Mais si, pour contempler de plus près ton ouvrage,
Pour voir ta fille en son entier,

L’on ose séparer les plis de son corsage,
Ouvrir sa robe jusqu’au pied ;
Alors, alors, grand dieu ! Ce corps aux belles formes
Ne présente plus aux regards
Qu’une croupe allongée en reptiles informes,
Un faisceau de monstres hagards.
Et l’on voit là des chiens aux mâchoires saignantes,
Aux redoutables aboiements,
Souffler sur les cités les discordes brûlantes,
La guerre et ses emportements ;
On voit de vils serpents étouffer le génie
Prêt à prendre son vaste essor,
La bave du mensonge et de la calomnie
Verdir le front de l’aigle mort ;
Puis des dragons infects et des goules actives,
Pour de l’or, broyant et tordant
Le cœur tendre et sacré des familles plaintives
Sous l’infâme acier de leur dent ;
Le troupeau corrupteur des passions obscures
Souillant tout, et vivant enfin

Du pur sang écoulé des cent mille blessures
Par lui faites au genre humain.

Quel spectacle ! Ah ! Soudain reculant à la vue
De tant de maux désordonnés,
Gutenberg, Gutenberg ! Stupéfait, l’âme émue,
Les pieds l’un à l’autre enchaînés,
Plus d’un fier citoyen de sa brune paupière
Sent tomber des pleurs à longs flots,
Et dans ses froides mains plongeant sa tête entière,
Etouffe de profonds sanglots.
Alors, alors, souvent accusant d’injustice
La nature et son dieu fatal,
Et les blâmant tous deux de t’avoir fait complice
Des noirs épanchements du mal,
Plus d’un grand cœur regrette, en sa douleur extrême,
Ton amour pour la liberté :
Et l’on va, Gutenberg, jusques à crier même :
Que n’as-tu jamais existé !

Paul Masgana, Iambes et Poèmes, 1841 (4e éd.)

0