Tu as ta force, j’ai ma ruse ;
Ta force est d’être ce que j’aime,
Elle est dans ta faiblesse même.
— Mais parfois mon instinct plaintif
Écoute d’un cœur attentif
Ma passion pour toi qui s’use.

Tu ne peux t’en douter, sachant
Qu’on n’épuise jamais mon âme,
Tu n’entends pas mon secret blâme,
Ni ce léger chant triomphant
D’une ardeur que le temps entame.
Tu restes calme et confiant.

— Mais moi, épiant ma détresse,
Je perçois jusqu’au battement
Plus délicat de mon ivresse ;
Je goûte, — lourde et sans tourment, —
Une consolante paresse.

— Ah ! si je pouvais oublier
Ces instants courts, rares, extrêmes,
Où, mes doigts à tes bras liés,
Je poursuis en ton cœur pillé
Je ne sais quel plus pur moi-même,

Je déferais mon cœur du tien,
Et, recouvrant mon amplitude,
J’irais vers cette solitude
En qui tout être m’appartient !…

 Anna de Noailles, Poème de l’amour, 1924

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