Un jour où je ne pus comprendre
Ton esprit qui songeait au loin,
Je me sentis soudain moins tendre,
Et peut-être je t’aimais moins.

Je te voyais petit, l’espace
Me reconquérait peu à peu,
Je regardais ces calmes cieux
Où jamais rien ne m’embarrasse.

Mais alors tu mis sur mon cœur
Ton beau visage sans réplique,
Et je respirai ton odeur
Inconsciente et tyrannique ;

Sans plus d’alarme et de fierté,
J’absorbais avec gravité
Ton âme innocente et physique,
Plus ample pour moi que le ciel ;

— Senteur suave, âpre, vermeille,
Tiède aveu confidentiel
D’un corps qui songe ou qui sommeille,
C’est toi la grâce nonpareille !

— Ainsi sourd le parfum du miel
De l’humble maison des abeilles…

 Anna de Noailles, Poème de l’amour, 1924

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