Il y a quelque nonchalance,
Peut-être quelque pauvreté
Dans ton amour plein de silence ;
Je le sens cette nuit d’été.

L’espace étoilé qui nous lie
Par ses zéphyrs et son odeur
Ressemble plus à ma folie
Qu’à ta noble et simple pudeur.

Tu penses à toi en vivant,
Tout ton être en toi persévère ;
Moi par l’arome et par le vent
Je rejoins les sublimes sphères.

L’infini qui respire et luit
S’accorderait avec mon être
Si le ciel pouvait me connaître
Et si j’appartenais à lui !

Mais toi, sans même que tu saches
D’où me vient ma triste fureur,
D’où vient que mon désir s’attache
À ta vive et sourde pâleur,

Tu vis tranquillement, content
De sentir ton esprit à l’aise
Parmi tous mes soins, et pourtant
Je n’aime pas que tu me plaises !

Je n’aime pas ce dévouement
Que suscite en moi quelque charme
De ta voix, de tes mouvements,
Toutes tes innocentes armes !

Depuis le jour où je t’aimai
Ma fierté s’irrite et réclame,
Je ne me pardonne jamais
Cette reddition de l’âme !

Ah ! laisse-moi te fuir, afin
De te retrouver en moi-même,
Selon ma soif, selon ma faim,
Et suffisant pour que je t’aime !

 Anna de Noailles, Poème de l’amour, 1924

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