Lorsque tu ne seras, dans quelque humble retraite,
Qu’un homme vieux et fatigué ;
Lorsque sera terni le charme que te prête
Ton beau sourire triste et gai ;

Quand ton œil studieux dont la langueur observe,
Et même semble discuter,
N’aura plus sa rêveuse et vigilante verve,
Et son bleu calice éclaté,

Quand nul ne fera plus tinter à ton oreille
L’éloge que tu réclamais,
Songe, ô futur cadavre, éphémère merveille,
Avec quel excès je t’aimais !

Rappelle à ton orgueil, s’il souffre et s’inquiète,
Que c’est moi-même, et non pas toi,
Qui voulus, rapprochant sournoisement nos têtes,
Ce baiser tendre, humide et droit,

Cet unique baiser qui met en équilibre
Deux visages encore errants,
Et qui ne m’a jamais plus permis d’être libre,
En mon cœur vivace et mourant…

 Anna de Noailles, Poème de l’amour, 1924

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